La transformation du métier d’agriculteur

Histoire de l'agriculture à partir du XVIIIe siècle par Bertrand Hervieux

Le temps des physiocrates : la révolution de l’ordre social

Je voudrais introduire ce débat sur la transformation du métier. S’il est métier dont on pense qu’il a toujours existé et que certes il se transforme mais c’est toujours un peu la même chose c’est bien celui d’agriculteur. Je voudrais vous montrer qu’en fait il n’en est rien et qu’il a subit de très très nombreuses et très profondes transformations au cours du temps.

Introduction

Je fais commencer cette réflexion au XVIIIe siècle. Puis je distinguerai quatre temps à la formation du métier d’agriculteur :

1. Du XVIIIe siècle à Napoléon III

2. La Troisième République (1871 à la 1ère guerre mondiale). Période avec un vrai projet sur le métier d’agriculteur.

3.  Un mouvement d’abord porté par la jeune agricole catholique et qui porte sur  l’agriculture et sa place dans la société française

4. Notre époque actuelle qui démarre avec les grandes crises des années 1990 et qui se déploie en ce début de XXIe siècle

Pourquoi faire partir cette réflexion à partir du XVIIIe ?
Parce que c’est un siècle tournant qui s’effectue avec retard pour ce qui concerne le monde agricole par rapport aux autres grandes transformations. Jusqu’au XVIe siècle, l’architecture sociale était bâtie autour de trois ordres : le chevalier, le moine et le paysan.
Paysan vient étymologie paganus paien, cerf.

Il faut attendre le XVIIIe pour que le paysage de la production agricole soit bouleversé dans ce pays.

A la fin du XVIe XVIIe, le premier à avoir pensé cette recomposition c’est Olivier de Sers avec son grand œuvre Le théâtre de l’agriculture et le ménage des champs. On peut dire que c’était le premier agronome français, le premier qui porte une vision scientifique de l’approche du développement de l’agriculture. Politiquement c’est relayé par Henri IV qui est probablement le premier à penser la paysannerie comme une force productive et une force sociale. C’est un mouvement qui s’amorce mais qui ne se déploie qu’au XVIIIe.

Pourquoi cette question émerge au XVIIIe ?

Il y a une obsession autour de la famine vécue comme de la fatalité. Au XIVe, une famine doublée de la peste noire fait disparaitre la moitié de la population.
Au XVe , une très grande famine qui fait descendre la population française à 9 millions d’habitants.
Au XVIe siècle : 6 famines + guerres de religions + très très graves incidents climatiques
Au XVIIe siècle : 6 famines. C’est Colbert qui amorce une sorte de politique agricole avec une fixation du prix du pain pour que la population puisse l’acheter et que les paysans soient rémunérés.
Au XVIIIe siècle :200 000 morts dans la famine de 1740. Jusqu’à la révolution française on a une sorte de plafond démographique comme si ce pays ne pouvait pas dépasser 20 millions d’habitants. Cela s’inscrit dans l’imaginaire collectif qu’on ne peut pas nourrir plus de 20 millions d’habitants et que ces famines sont là pour réguler le nombre d’habitants. d’où l’idée de fatalité qui évite de prendre en main le problème.

Les physiocrates (Samuel du Pont de Nemours , Parmentier, Turgot, La Rochefoucault)  apportent un renouvellement de la vision sur la nature qui est perçue comme une source de richesse. Le slogan : toute richesse vient de la terre ; il y a un ordre de la nature et le développement et le respect de la nature est à la source de la production de la richesse. Cet ordre de la nature comporte la propriété car ils veulent sortir de la féodalité en construisant un nouvel ordre social qui s’approprierait la terre en l’arrachant aux seigneurs pour la faire produire vs la laisser dans des espaces de non-production.

Le mouvement des idées du XVIIIe siècle : cette mise en valeur de la terre va de paire avec son appropriation ce qui va aussi de paire avec non pas les intérêts de l’aristocratie mais d’une bourgeoisie montante. Et ce sont des bourgeois et non des aristocrates qui portent ce mouvement et qui pensent la propriété comme une libération par rapport à la théologie. En cela ils copient en l’inversant le mouvement qui a été inventé par l’Angleterre dès la fin du XVIe siècle où ce sont les aristocrates qui chassent des campagnes l’ensemble des populations qu’ils considèrent comme des populations parasites parce que ces populations vivent et survivent à la périphérie de la grande propriété aristocratique à travers les servitudes communes. Pour mettre fin à ce mouvement, les aristocrates enclosent leurs propriétés au motif que de cette façon là ils pourront y faire pâturer des animaux et que le pâturage de ces animaux permettra d’engraisser les terres. Et donc ces Physiocrates prennent modèle sur ce qu’il se fait en Angleterre e.t construisent pour la première fois un dispositif de propriété privée agricole de grands domaines et ils vont très loin puisqu’ils pensent que l’intérêt de ces grands propriétaires qu’ils nomment les agriculteurs. C’est la première fois qu’on voit apparaitre le terme. Ces intérêts là sont convergents avec les intérêts de la nation. Il faut savoir que ce sont ces gens-là qui ont fait la révolution française. C’est à dire le renversement de cet ordre féodal. La pensée des physiocrates autour de toute richesse vient de la nature ; ces grands agriculteurs doivent conseiller le roi et que leurs intérêts sont conformes aux intérêts de la nation sont conformes à la pensée économique de la constituante après la révolution. C’est un mouvement extraordinairement progressiste qui se développe au XVIIIe. Ce mouvement qui va tenter de faire une alliance entre ces grands propriétaires qui s’inspirent beaucoup du développement de l’agronomie qui s’est opéré en Angleterre au XVIe et XVIIe siècle va tenter de faire une alliance avec une petite paysannerie qui aspire elle aussi à accéder à la propriété privée et ça c’est aussi une originalité de ces physiocrates même si cette alliance va assez peu se déployer. Cette population représente entre la fin du XVIIIe et du début du XIXe encore 60 à 70% de la population. C’est l’ensemble de la population qui vit dans des conditions assez misérable et donc ces physiocrates ont des visions très poétiques. Au moment de la restauration, cette vision des physiocrates va être reprise sur toute richesse vient de la terre, il faut développer cette agriculture que l’on dirait aujourd’hui moderne. Louis Philippe repère dans tous les départements des agriculteurs de perfection dans les années 1835-1840 (l’élite agricole).

L’agriculture, pendant ces années repose sur la science, sur la propriété, sur l’intérêt national et une vision de l’ordre social construit précisément autour de cette production agricole et on parle très peu de la paysannerie. C’est un point aveugle des représentations sociales.

Vidéo réalisée par la Mission Agrobiosciences – INRAE.

 

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